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#1 2016-02-03 22:33:21

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Перевод с французского. Проза.

Extrait du roman de Patrik Chamoiseau Solibo Magnifique

Au cours d’une soirée de carnaval à Fort-de-France, entre dimanche Gras et mercredi des Cendres, le conteur Solibo Magnifique mourut d’une égorgette de la parole, en s’écriant : Patat’sa !… Son auditoire n’y voyant qu’un appel au vocal crut devoir répondre: Patat’si !… Cette récolte du destin que je vais vous conter eut lieu à une date sans importance puisque ici le temps ne signe aucun calendrier.

Mais d’abord, ô amis, avant l’atrocité, accordez une faveur : n’imaginez Solibo Magnifique qu’à la verticale, dans ses jours les plus beaux. Cette parole ne se donne qu’après l’heure de sa mort — tristesse, mi! — et même pas dans un dit de veillée, auprès de son corps parfumé aux bonnes herbes. Se figurant un crime, la police l’a ramassé comme s’il s’agissait d’une ordure de la vie, et la médecine légale l’a autopsié en petits morceaux. On a découpé l’os de sa tête pour briguer le mystère de sa mort dans sa crème de cervelle. On a découpé sa poitrine, on a découpé ses poumons et son cœur. Son sang a été coulé dans des tubes de verre blanc, et, de son estomac ouvert, on a saisi son dernier touffé-requin. Quand Sidonise le reverra, aussi mal recousu qu’un jupon de misère… roye ! comment dire cette tristesse qu’aucune brave ne peut laisser noyer ses yeux ?… C’est pourquoi, ô amis, avant ma parole je demande la faveur: imaginez Solibo dans ses jours les plus beaux, en vaillance toujours, avec le sang qui tourne, le corps planté dans la vie en poteau d’acacia dans une boue dangereuse. Car, si de son vivant il était une énigme, aujourd’hui c’est bien pire : il n’existe (comme s’en apercevra l’inspecteur principal au-delà de l’enquête) que dans une mosaïque de souvenirs, et ses contes, ses devinettes, ses blagues de vie et de mort, se sont dissous dans des consciences trop souvent enivrées.

À terre dans Fort-de-France, il était devenu un Maître de la parole incontestable, non par décret de quelque autorité folklorique ou d’action culturelle (seuls lieux où l’on célèbre encore l’oral) mais par son goût du mot, du discours sans virgule. Il parlait, voilà. Sur le marché aux poissons où il connaissait tout le monde, il parlait à chaque pas, il parlait à chacun, à chaque panier et sur chaque poisson. S’il y rencontrait une commère folle à la langue, disponible et inutile, manman ! quelle rafale de bla-bla… Au billard de la Croix-Mission, au vendredi du marché-viande à l’arrivage du bœuf, sur le préau de la cathédrale après la dévotion, au stade Louis-Achille tandis que nous assassinions l’arbitre, Solibo parlait, il parlait sans arrêt, il parlait aux kermesses, il parlait aux manèges, et plus encore aux fêtes. Mais il n’était pas un évadé d’hôpital psychiatrique, de ces déréglés qui secouent la parole comme on se bat une douce. Au Chez Chinotte, sanctuaire du punch, on s’assemblait pour l’écouter alors que pas un cheveu blanc n’habitait sur ses tempes, et le tafia n’avait même pas encore rougi ses yeux (seul le premier jaune sale avait touché le blanc) qu’un silence accueillait l’ouverture de sa bouche : par ici, c’est cela qui signale et consacre le Maître.

J’aurais voulu pour lui d’une parole à sa mesure: inscrite dans une vie simple et plus haute que toute vie. Mais, autour de son cadavre, la police déploya la mort obscure : l’injustice, l’humiliation, la méprise. Elle amena les absurdités du pouvoir et de la force : terreur et folie. Frappé d’un blanc à l’âme, il ne me reste plus qu’à en témoigner, dressé là parmi vous, maniant ma parole comme dans un Vénéré, cette perdue nuit de tambour et de prières que les nègres de Guadeloupe blanchissaient en souvenir d’un mort. Mais, amis ho ! devant ces policiers gardez les dents à l’embellie, car, ainsi le pense René Ménil * dans une écriture, c’est par le rire amer qu’une époque se venge de ceux qui encombrent tardivement la scène, et se sépare d’eux, en espoir, avant leur mort réelle.

* Philosophe d’ici-là.

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